Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

un nouvel opium du peuple

Le développement personnel propose de rompre avec la psychologie traditionnelle fondée sur un modèle pathologique du comportement humain. Il prétend ainsi guérir tous les maux de notre époque : stress, dépression, insomnies, douleurs… Symptôme d’une perte générale de sens, il est aussi le centre d’enjeux économiques et idéologiques problématiques.

L’idéal de bonheur et de sa recherche occupent aujourd’hui une place centrale. Ce qui auparavant était l’apanage d’une élite pourrait dorénavant être atteint par tous, et commandé par la volonté. Le bonheur serait alors le critère d’une vie réussie.

Le développement personnel est ainsi devenu une industrie mondiale pesant des milliards. Au fil des ans s’est créé un réseau multiforme (cours, congrès, livres, sites internet, revues…) qui attire investissements publics et privés. Ses promesses sont effectivement alléchantes : le bonheur n’est pas un luxe inaccessible, c’est un objectif universellement atteignable, qui définit l’individu sain. Voilà une des premières raisons de sa prospérité : plutôt que de se limiter à soigner les personnes malades, on peut se tourner désormais vers l’énorme marché des personnes « normales » dont il faut maximiser les potentiels.

Cette conception du bonheur a des conséquences fâcheuses.

Entre science et mystique. – L’emprunt à la pensée utilitariste est évident : la politique doit maximiser le bonheur, qui peut être mesuré et devenir un critère scientifique des progrès économiques et sociaux, ce qui permet de l’utiliser pour façonner les opinions publiques, anticiper les tendances des marchés, encourager la consommation. Le risque, c’est de sous-estimer de nombreux paramètres essentiels, plus objectifs (redistributions des revenus, taux de chômage…). On a même affirmé que plus il y avait d’inégalités plus on était heureux parce qu’on avait l’espoir de progresser : réduire ces inégalités serait donc inutile . Le bonheur offre ainsi un vernis humaniste à la déshumanisation et aux injustices du néo-libéralisme.

En parallèle, le développement personnel, issu de la contre-culture des années soixante, puise dans les sagesses anciennes (antiques, orientales ou asiatiques), pour rendre les individus plus authentiques, libérés des artifices et du conformisme du monde moderne. La contradiction entre ces deux sources d’inspiration n’est qu’apparente, car comme le montre Christopher Lasch (1), cette critique de la société est porteuse d’un individualisme « narcissique » qui transforme une illusion de libération en asservissement réel.

De l’intérêt de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. – Tenter de changer les circonstances étant décrété vain et coûteux, il conviendra de changer la manière dont on pense. C’est le rôle de la « pleine conscience » : être attentif à son intériorité, vivre l’instant présent, croire en soi en renonçant à tout regard critique. Le développement personnel repose donc sur une manipulation des sentiments : il nous apprend à neutraliser une émotion en la remplaçant par d’autres affects, positifs. C’est pourquoi il s’adapte parfaitement au management : le salarié doit savoir s’adapter à un marché incertain, être persuadé qu’en travaillant sur lui-même il surmontera les difficultés. Auparavant on améliorait les conditions de travail pour que le salarié soit heureux, aujourd’hui le raisonnement est inverse : c’est parce qu’on est heureux qu’on réussit. La responsabilité du travailleur est totale, les injustices n’ont plus à être interrogées.

Une conception simpliste des émotions. – Eva Illouz et Edgar Cabanas (2) ont souligné le lien entre problèmes mentaux et individualisme égocentrique. Car le narcissisme affaiblit le soin des uns pour les autres, l’intérêt commun qui seul donne sens à notre vie. De plus, ne pas être heureux est vécu comme une tare qui entraîne autodénigrement et culpabilisation : on s’échine à être idéal tout en étant conscient de son incomplétude fondamentale, il faut être épanoui alors qu’on peut toujours s’améliorer. Scruter son moi, traquer ses défauts, devient une obsession génératrice de souffrances, d’épuisement, de déception. C’est aussi la meilleure façon de se censurer et de se discipliner.

Il faut alors interroger cette hiérarchie entre les sentiments positifs, qui entraînent la réussite, et les sentiments négatifs (pessimisme, colère…), signes d’une santé mentale incomplète. Il s’agit d’abord d’une vision simpliste des émotions qui sont des phénomènes complexes, liés aux structures sociales, évolutifs et ambivalents : positif et négatif y sont toujours mêlés. De plus, les sentiments négatifs n’ont pas toujours un résultat négatif, telle la colère, nécessaire pour lutter contre l’injustice. Les émotions positives tendent au contraire à l’égoïsme, ce que révèle le concept de « résilience » : l’individu résilient, c’est aussi celui qui est insensible aux cruautés qu’il a subies ou fait subir. Un monde où l’on est responsable de ses problèmes laisse peu de place à la compassion. La souffrance en devient encore plus insupportable.

Un nouvel « opium du peuple ». – Le sociologue Damien Karbovnik (3) remarque dans le discours du bien-être une dualité simpliste qui rappelle l’opposition entre sacré et profane : il y a le Bien (l’authentique, le naturel), et le Mal (la dépression, le monde moderne), les individus positifs seraient les prophètes qui aideraient les autres à se réaliser.

Pour nous accommoder à un monde injuste et inégalitaire, le développement personnel façonne ainsi un récit messianique : nous sommes tous égaux dans notre capacité à atteindre le bonheur si on y travaille dans une sorte d’ascèse, et la récompense adviendra dans un temps futur.

C’est pourquoi, reprenant le mot de Marx à propos de la religion, Karbovnik qualifie le développement personnel d’« opium du peuple » séculier, car il s’agit bien du récit forgé par notre modernité pour se redonner du sens et rendre supportable ses dysfonctionnements. ■

Soizic Houtin.

(1). Chritopher Lasch, La Culture du narcissisme, Flammarion, 1979 (2) Eva Illouz et Edgar Cabanas, Happycratie, Premier parallèle, 2018 (3) Damien Karbovnik, Le Développement personnel, nouvel opium du peuple ? Équateurs, septembre 2025