Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

Changement de paradigme

Nous assistons ces jours-ci à l’acte final d’une saga qui a débuté il y a 27 ans : la signature au Paraguay le 12 janvier du traité de libre-échange dit du Mercosur par Ursula von der Leyen. Les discussions ont en effet dé-marré en 1999, se sont interrompues parfois, ralenties souvent, sous la pression d’une opinion publique européenne massivement opposée à cet accord ; mais l’UE en a vu d’autres (en 2005 par exemple) et ce n’est pas une opposition populaire qui peut empêcher in fine notre reddition en rase campagne.

Au fait, de quoi s’agit-il ? D’un traité de libre-échange supprimant les droits de douane entre l’UE et quatre pays sud-américains : Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay. 700 millions de consommateurs réunis : de quoi faire saliver n’importe quel producteur allemand de machines-outils, dont les exportations vers la Chine et les Etats-Unis fléchissent ! Mais la contrepartie, c’est que l’on fait aussi entrer chez nous une agriculture sud-américaine tout entière soumise aux méthodes productivistes agressives développées outre-Atlantique : OGM à tire-larigot, déforestation sauvage, méthodes agricoles dévastatrices pour l’environnement, adjonction de pro-duits phytosanitaires toxiques pour l’homme et l’animal, etc. Bref, tout ce que l’UE est censée interdire. La commission d’experts formée en 2020 par le gouvernement français pour analyser les effets du Mercosur indiquait bien dans son rapport que le coût environnemental de ces échanges pouvait être considéré comme supérieur à ses bénéfices économiques. Mais rassurez-vous bonnes gens, ce traité est accompagné, nous dit Bruxelles, de « promesses de garanties robustes aux agriculteurs, complété par un acte juridique renforçant les mesures de sauvegarde pour les produits européens sensibles ». Libre aux petits enfants de croire ces contes de fées…

La bagarre en Europe se situe donc entre les pays exportateurs de produits industriels (Allemagne, Pays-Bas…) ou agricoles spécialisés (Espagne) d’une part, et les pays agricoles généralistes (France, Pologne, Hongrie, Belgique, Grèce…) d’autre part. Bien entendu, nous ne pouvons qu’accompagner les agriculteurs français dans leur lutte – même si tout est sans doute plié – contre ce qui va détruire leurs professions et leurs productions. Mais il faut peut-être prendre de la hauteur pour analyser ce dossier non pas d’un point de vue stricte-ment financier, mais « civilisationnel ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

On le note d’ailleurs à une contradiction surprenante : celle que l’on veut faire naître entre l’agriculture et une écologie que l’on vend comme « punitive » aux agriculteurs. Alors que leurs intérêts sont étroitement liés. Pourquoi ? Parce qu’avec le Mercosur nous ne parlons pas d’agriculture et d’écologie, mais uniquement de capitalisme.

Dans la mesure où, pour ce dernier, tout doit être marchandise, il n’est pas étonnant que le domaine agricole ait été inclus dans l’idéologie capitaliste : biens industriels, commerciaux, agricoles, peu importe, l’essentiel tient dans l’augmentation des échanges qui devient une fin en soi. Le régime capitaliste ne peut survivre que par la croissance, en explorant sans fin de nouveaux domaines où investir le capital. Et, comme le disait André Gorz, « Le contenu de la croissance n’intéresse pas les décideurs. Ce qui les intéresse, c’est l’augmentation du PIB, de la quantité de marchandises échangées et vendues au cours d’une année, quelles que soient ces marchandises » (1). Dès lors, dénaturer l’agriculture ne présente aucun problème dans le cadre d’une économie capitaliste moderne, du moment que le résultat se vend. Et cela s’étend plus loin que les produits : il faut aussi privatiser le vivant (2) par des manipulations génétiques brevetables, transformer l’agriculteur en ouvrier travaillant pour les grandes entreprises du secteur, acheter toutes les terres arables disponibles sur la planète, etc.

Ce n’est donc pas un concurrent peu scrupuleux que l’on fait entrer dans notre pays : c’est un changement de paradigme. C’est une vision de l’agriculture complètement pervertie par une idéologie mercantile, qui ne se soucie pas plus de l’agriculture que de quelque autre secteur que ce soit. Cela ne veut pas dire que l’agriculture intensive, la production céréalière, n’aient pas leur place en France. La production de masse, les rendements, l’exportation, ont bien sûr un rôle à jouer dans le fonctionnement de notre économie. Mais dans notre pays, l’agriculture ne doit pas appartenir, ou pas exclusivement, au domaine marchand. L’agriculture en France, ce n’est pas que de l’exportation : c’est tout d’abord la vocation à nourrir les Français avec des produits qui les maintiennent en bonne santé. Ensuite, c’est créer un lien entre l’homme et la nature, par une coadaptation de la productivité du milieu et des besoins de l’humanité. Si la France attire tant de visiteurs, ce n’est pas seulement pour la tour Eiffel ou Notre Dame de Paris : c’est pour la sérénité de ses paysages, résultat de cette alchimie particulière à notre pays, où la nature est humanisée sans qu’elle-même et l’homme en soient dénaturés. On est loin des dossiers n’évaluant que l’impact financier du traité sur le PIB européen ; c’est pourtant là que devrait se situer le cœur de la politique agricole commune. ■

(1). André Gorz. Ecologica. Coll. Débats, Éditions Galilée, 2008 (2). Voir la recension du livre d’Hélène Tordjman dans ce numéro