Parmi les présidents de la IIIe, IVe et Ve République, soit 24 chefs d’Etat au total, seuls cinq présidents ont été gradés de l’armée, pour avoir servi dans ses rangs : Patrice de Mac Mahon (IIIe République), René Coty (IVe République), Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac (Ve République).
En tant que chef des armées, que ce soit à titre symbolique et honorifique, ou pour y exercer un rôle actif, la connaissance, la fréquentation, et le service effectué au sein des armées, sont, pour le chef de l’Etat, un atout considérable pour mobiliser les forces militaires, et les représenter, en temps de crise, comme en temps de paix. Depuis 2017, Emmanuel Macron n’a cessé de rappeler que le pouvoir civil devait primer sur l’autorité militaire. Si dans une démocratie, l’armée ne peut être qu’un instrument au service de la volonté politique, elle-même émanant de la souveraineté populaire et respectueuse de la séparation des pouvoirs et de l’Etat de droit, le chef de l’Etat, chef des armées, ne peut apparaître comme étranger à une institution, avec laquelle il est censé entretenir un lien privilégié.
Le départ fracassant en 2017 du général Pierre de Villiers, recadré publiquement, et limogé pour avoir dé-noncé les coupes budgétaires imposées à la Défense nationale, laissera des traces. En affirmant « le chef c’est moi », en créant un climat de défiance au sein de l’armée, plutôt que de confiance, et en imposant une approche essentiellement politique, sans prendre suffisamment en compte les préoccupations opérationnelles des chefs militaires, une question se pose : qu’est-ce qu’un pouvoir sans autorité ?
S’il y a bien un domaine au service de l’Etat, et ce n’est pas le seul, où la monarchie royale parlementaire se distingue de la monarchie républicaine, c’est précisément la formation et l’intégration du futur souverain, ou de la future souveraine, aux corps de l’armée.
Le roi ou la reine, chef de l’Etat, frère d’armes issu de l’armée. – Chef des armées, le roi ou la reine n’est pas un commandant civil détenant un mandat éphémère du peuple pour lui obéir, c’est avant tout le garant historique de notre souveraineté, de l’indépendance nationale, et de l’intégrité du territoire, qui plus est, frère d’armes, issu de l’armée. Au service du peuple et de la défense de l’Etat, le roi ou la reine occupent une position au sein de l’armée qui leur permet d’être écouté(e) et entendu (e), mais aussi d’écouter, d’entendre, et mieux encore, de comprendre les réalités du terrain.
Quels plus pertinents exemples historiques que ceux :
- du roi George VI d’Angleterre, consulté dans les Emergency Powers Acts de 1939 ; sa ferme opposition à la volonté de Churchill de vouloir accompagner les troupes lors du débarquement, le qualifiant de « selfish » (égoïste), dans une lettre de protestation ; son fameux discours du 3 septembre 1939, annonçant l’entrée en guerre du Royaume-Uni contre l’Allemagne nazie, appelant à l’unité nationale, à la fermeté, et à la confiance dans une juste cause, dont la cinématographie s’est emparée en 2010 dans le film « The King’s Speech (Le Discours d’un roi) », réalisé par Tom Hooper ;
- du Roi Haakon VII de Norvège, refusant de capituler face à l’Allemagne, exilé à Londres, et prenant la tête de la résistance ;
- des membres de la famille royale britannique servant au sein de l’armée (la reine Élisabeth II engagée pendant la guerre dans l’Auxiliary Territorial Service (ATS), le prince Andrew dans la guerre des Malouines en 1982, le prince Harry à deux reprises dans la guerre en Afghanistan (2007–2008 et 2012–2013), le prince William en missions de secours au Pays de Galles de 2010 à 2013 ;
- du roi Juan Carlos d’Espagne, intervenant à la télévision, en uniforme militaire, en pleine nuit, le 23 février 1981, pour mettre un terme à la tentative de coup d’Etat du lieutenant-colonel Antonio Tejero, menaçant la jeune démocratie espagnole aux Cortès (parlement), après avoir appeler un par un les chefs militaires des différentes régions (qu’il connaissait personnellement) et leur avoir ordonner de rester loyaux envers la Couronne.
Les monarques européens et leurs successeurs, en formation et en service au sein de l’armée. – Actuellement, tous les rois européens ont servi dans l’armée de leur pays :
- Charles III, roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, lieutenant de la Royal Navy, pilote de la RAF. Honorifiquement, amiral de la Royal Navy, maréchal de la Royal Air Force, maréchal de camp de la British Army. Constitutionnellement commandant en chef des forces armées britanniques (commander-in-chief).
- Felipe VI, roi d’Espagne, lieutenant (terre), enseigne de vaisseau (marine), lieutenant (air). Capitaine général des trois armées, constitutionnellement chef des armées.
- Willem-Alexander, roi des Pays-Bas, capitaine de frégate de réserve. Constitutionnellement commandant en chef des forces armées.
- Philippe 1er, roi des Belges, officier pilote de chasse. Honorifiquement général (terre, air) et amiral de la flotte. Constitutionnellement Chef suprême des forces armées.
- Harald V, roi de Norvège, officier naval. Honorifiquement général (terre, air) et amiral de la flotte. Constitutionnellement chef des armées, en tant que chef du pouvoir exécutif.
- Frédéric X, roi du Danemark, lieutenant de vaisseau, capitaine dans l’armée de l’air et de terre. Honorifiquement général (terre, air) et amiral de la flotte. Constitutionnellement, commandant en chef des forces armées.
- Carl XVI Gustaf, roi de Suède, officier de réserve terre et naval. Honorifiquement général, amiral de la flotte. Symboliquement, commandant en chef des armées.
Même pour de petits états (hormis le Liechtenstein qui n’a plus d’armée et Monaco, dont le prince Albert II ne dispose que d’une garde personnelle : les carabiniers) comme le grand-duché de Luxembourg, le grand-duc Guillaume, constitutionnellement chef des forces armées luxembourgeoises, a suivi une formation d’officier à Sandhurst (Royaume-Uni), et est honorifiquement général de l’armée luxembourgeoise.
Actuellement, trois futures reines ont suivi une formation militaire au sein des armées de leur pays respectif, en vue de leur futur rôle de cheffes des armées : la princesse Leonor d’Espagne, la princesse Élisabeth de Belgique et la princesse Amalia des Pays Bas.
La Maison de France, une famille de militaires. – En France, Mgr le comte de Paris, chef de la famille royale, aime à rappeler « nous sommes une famille de militaires », citant tout à la fois le duc d’Aumale, ses deux ancêtres, le prince Henri d’Orléans, son père, et le duc de Chartres, tous deux décorés de la Légion d’Honneur, sa sœur la princesse Marie, marraine du 7ebataillon de chasseurs alpins (régiment auquel appartenait également le prince François d’Orléans, mort pour la France en 1960), son frère le prince Eudes d’Orléans, responsable d’un régiment lié à l’instruction et aux ressources humaines. Et pour ce qui le concerne, après avoir effectué ses classes à l’école de cavalerie de Saumur, le comte de Paris, a accompli son service militaire au 7e régiment des chasseurs à Arras pour en sortir colonel de réserve de l’Armée française. Il est également parrain du 4e régiment de chasseurs de Gap.
L’histoire montre qu’avoir un chef de l’Etat, frère d’armes, peut être très utile en temps de guerre, comme en tant de paix. Les monarchies européennes nous en font la démonstration. ■
Denis Cribier.
