Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

Au-delà de l’antisémitisme

Sans aucun doute, l’antisémitisme est d’actualité, entrainé par des causes que l’on peut qualifier de géostratégiques, en raison de ce terrible conflit dont on peine toujours à trouver la solution. Mais le cas tout à fait singulier d’Israël oblige à prendre en compte le destin historique d’un peuple, qui est irréductiblement celui de la Bible, de l’alliance du Sinaï. Ce qui nous emmène au-delà des données purement politiques. Pour dire les choses rapidement, plus près de Martin Buber que de Theodor Herzl et même de David Ben Gourion. Le sionisme est clairement laïc, il s’autorise de la seule volonté de créer un État pour assurer au peuple juif dispersé et persécuté la sécurité et la pérennité nécessaires. La perspective de Buber est très différente. Pour le philosophe qu’il est, un sionisme authentique relève d’un processus spirituel, qui lui permettrait d’accomplir enfin le destin messianique du peuple de la Promesse. Il ne craignait pas d’en appeler à « la fièvre religieuse qui peut lancer des lueurs d’orage dans les ténèbres ».

L’existence d’un État sur une terre singulière constitue certes un impératif mais « pour la réalisation d’une vie de justice. Et d’un modèle de société humaine sur le sol maigre de Canaan ». Emmanuel Levinas, pourtant familier de l’auteur de Je et Tu, lui reprochait une sorte d’idéalisme mettant en péril l’existence même d’Israël. Mais lui-même ne pouvait être indifférent à la vocation d’un peuple dont l’histoire avait quelque chose d’unique et pour tout dire, de providentiel. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, l’accusation d’antisémitisme est grevée par un soupçon extrapolitique. En veut-on au Premier ministre Benjamin Netanyahou pour sa conduite des affaires ou à ce peuple en raison de ce que l’Histoire lui a façonné comme vocation au milieu des Nations ? Cela va bien au-delà de tout racisme vulgaire, pour atteindre ce qu’il y a de plus essentiel dans la nature d’une civilisation.

J’ai suffisamment bien connu Jean-Marie Lustiger pour avoir pu saisir à quel point cette appartenance juive marque profondément une personnalité fut-ce celle d’un cardinal de l’Église catholique romaine et d’un patriote français. Reste à préciser vraiment de quoi il est question dans cette appartenance à la descendance d’Abraham et de Moïse. C’est au risque d’être suspect de mettre entre parenthèse la dimension politique, particulièrement criante aujourd’hui. Mais ignorer cette dimension essentielle, c’est passer à côté d’enjeux singulièrement graves.

Il est une façon d’aborder le sujet qui consiste à s’interroger sur les raisons profondes de la haine engendrée au travers d’une longue tradition. C’est l’objet d’un court essai de Gérard Rabinovitch, qui a le mérite de ne pas lésiner sur l’essentiel. À commencer par la haine nazie : « Ce que nous combattons, ce sont les soi-disant règles morales divinisées pour assurer la protection des faibles contre les forts, au mépris des lois immuables de la guerre, aux décrets sacrés de la Nature. Contre les prétendus Commandements, nous ouvrons les hostilités. » Ce même Hitler proclamait encore que les dix paroles du Sinaï étaient le poison « à l’aide duquel Juifs et Chrétiens ont faussé, corrompu, souillé, l’admirable instinct vital de l’homme. »

Freud, tout areligieux qu’il était, avait compris que pour le nazisme c’était le monothéisme qui était en cause, le christianisme étant lié au judaïsme dans une même aversion du Dieu unique, celui qui « ne réclame rien d’autre que de conduire sa vie selon la justice et la vérité ». Plutôt qu’au terme de judéo-christianisme redevenu d’usage courant, c’est au « monothéisme éthique » qu’il conviendrait de se référer, avec toutes ses conséquences.

Cependant le nazisme n’a pas inventé l’antisémitisme. Dans un raccourci impressionnant, Gérard Rabinovitch en retrace la généalogie, remontant jusqu’aux origines : « Il faut remonter aux querelles judéo-païennes, et notamment judéo-grecques, alexandrines de l’Antiquité, pour retrouver où et quand se sont fabriqués et préformatés tous les stéréotypes anti-juifs enkystés dans la trame de la culture occidentale, l’imprégnant jusqu’à l’époque contemporaine et, ce faisant, identifier leur schéma originel. Pas seulement la littéralité de leurs énoncés mais aussi une permanence de l’empreinte mentale des figures fantasmatiques qui les soutiennent. »

Au premier rang de ces contempteurs des Juifs se distingue Apion, Égyptien hellénisé, qui trouvera dans Flavius Joseph le contradicteur le mieux informé pour mettre en évidence ses mensonges et ses calomnies. C’est Apion qui installe la calomnie d’un meurtre sacrificiel annuel dans le temple de Jérusalem suivi de la consommation de la chair du sacrifié. De là à envisager les juifs comme ennemis du genre humain, il n’y a qu’un pas que toute une tradition assumera. Tacite sera le plus efficace des détracteurs, s’insurgeant contre la circoncision. Mais un reproche singulier peut faire comprendre la véritable antinomie qui distingue monothéisme et paganisme. Les juifs « regardent comme un crime de tuer un seul des enfants qui naissent ». Flavius Joseph avait souligné qu’à l’encontre de l’usage païen de jeter à la voirie tout enfant indésirable, le judaïsme célébrait la bénédiction de l’advenue de l’enfant.

Arrivera un moment où l’antijudaïsme ne sera plus le seul apanage des païens se réclamant de la supériorité de la culture hellénique. Il sera, malheureusement, partie intégrante d’une forme de christianisme qui se veut l’unique héritier de la Promesse. On parlera de doctrine de substitution. L’Église s’est substituée à la synagogue, celle-ci étant déchue de toute autorité. Le christianisme n’est plus conçu, selon la parole de l’apôtre, comme « l’olivier sauvage enté sur l’olivier franc » mais comme antitype du judaïsme. Toute la patristique en sera impressionnée, allant jusqu’à reprendre à son compte les calomnies païennes.

De ce point de vue, la polémique actuelle qui prend pour cible la notion même de judéo-christianisme trouve une argumentation impressionnante, même si elle laisse de côté l’explication girardienne de la violence suscitée par la rivalité mimétique de deux rameaux issus d’une même racine. Le rappel opéré par Gérard Rabinovicth ne peut que faire très mal aux chrétiens qui se rendent compte ainsi de cette blessure béante de leur passé.

Je me permettrais une seule réserve à propos de son récit, sur les Lumières et la Révolution française, dont il sous-estime à mon sens la charge antireligieuse, négligeant peut-être l’analyse d’un Léon Poliakov. Il est vrai que le rappel de « l’acte de naissance de l’idée indo-européenne » va à l’encontre de cette défense des Lumières, mettant en évidence une dérive scientiste et une logique d’opposition entre « aryen et sémite » qui produit un renversement des perspectives : « Aryen devient l’onirique nom géniteur de la créativité dans les sciences, de la magnificence dans les arts et de l’esprit de conquête. » Le rôle pervers d’un Renan, à ce propos, est justement signalé.

Mais au-delà du rappel nécessaire de l’histoire, se pose la question cruciale de notre aujourd’hui. La défaite du nazisme nous aurait-elle délivré définitivement de cet antijudaïsme, pour peu qu’on admette, ce qui n’est pas évident, que l’antisémitisme actuel s’en distingue absolument. Trop de confiance dans la victoire de « la démocratie » risque de nous voiler les périls qui demeurent ou même se réinventent. Le nazisme a transmis un goût pour la transgression éthique qui n’ose pas s’avouer. On ferait bien de méditer l’avertissement d’Adorno : le risque d’un retour du paganisme n’a nullement été aboli.

Gérard Rabinovitch, D’une permanence païenne. Sur quelques invariants anti-judaïques, Le Bord de l’eau, altérité critique.