Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

La croix de Jean Raspail

Le 5 juillet, Jean Raspail aurait eu 100 ans. Une biographie signée Philippe Hemsen, professeur de lettres et par ailleurs remarquable connaisseur de l’œuvre de Stephen King, sort à point nommé pour rappeler qui était cet écrivain. 

« Au fond ce livre, pour moi, cela a été à la fois un tremplin et une casserole. » Ainsi parlait Jean Raspail de son roman Le Camp des Saints (Robert Laffont, 1973), dans un entretien accordé au magazine Le Choc du mois (mai 1993, n°64), pour faire le bilan de presque deux décennies de polémiques.

Rappelons-le peut-être, à sa sortie en librairie, Le Camp des Saints a longtemps défrayé la chronique. Dans la presse écrite, pour le défendre ou pour le descendre, l’encre a coulé. À flots. À la télévision, on s’est également empoigné sans ménagement à son propos. Le 17 janvier 1975, dans le second numéro d’Apostrophes, la mythique émission littéraire de Bernard Pivot, intitulée « Mais où est donc passée la droite ? », il a fait très chaud sur le plateau. Et ce n’était pas à cause des projecteurs. D’abord courtois, le débat entre les invités – l’écrivain Jacques Perret, le député (alors) socialiste du Territoire de Belfort Jean-Pierre Chevènement, l’historien Jean-Christian Petitfils, Bertrand Renouvin et quelques autres – s’est vite tendu lorsque le directeur politique de Royaliste a mis les pieds dans le plat en pointant « les aspects raciaux du Camp des Saints ». Dès cet instant, les noms d’oiseaux ont volé et le débat fut un poil moins courtois pour devenir un grand moment de télévision, semblable à celui survenu en 1978 dans la même émission, lorsque Bernard Pivot dut chasser de son plateau un Charles Bukowski complètement ivre.

Le Camp des Saints fût-il, comme le croyait Raspail, un « tremplin » ? Si l’on entend par là le sens figuré que lui prête le Larousse, à savoir : « qui donne un élan pour atteindre un objectif », rien n’est moins sûr. Ce n’est en tout cas pas ce livre qui a permis à Raspail de devenir romancier. Romancier, il l’était depuis la publication en 1958 du Vent des pins, son (excellent) premier roman, issu de son séjour au Pays du Soleil Levant qui, un temps, a figuré sur la liste des « goncourtisables ». C’est encore moins ce qui lui a permis d’entrer à l’Académie française, dont il lui a au contraire définitivement fermé les portes. S’il a transformé Raspail en quelque chose, c’est en prophète, de malheur qui plus est. En une sorte de Philippulus, le vieillard barbichu qui, dans la dixième des aventures de Tintin, L’Étoile mystérieuse (1942), annonce « le châtiment » vêtu d’une toge blanche, pointant son doigt vers le ciel, tapant sur un gong. Un Philippulus annonçant cette fois-ci l’invasion de la France par des millions de migrants misérables, haïssant l’Occident.

Une casserole. – S’il ne fut pas, en ce sens, un tremplin, fût-il en revanche une « casserole » ? Sans doute. Une casserole aussi gênante que son passage par le Parti franciste de Marcel Bucard sous l’Occupation ou son adhésion en novembre 1974 au Parti des Forces Nouvelles (PFN), cette organisation politique née d’une scission d’avec le Front national de Jean-Marie Le Pen, dont il rejoindra le comité directeur. Mais cette casserole il aurait tout aussi bien pu n’avoir jamais à la traîner ou, à tout le moins, s’en défaire avec le temps. Car, à bien y réfléchir, cette casserole, c’est sans doute Raspail lui-même qui se l’est le plus sûrement accrochée et s’est ingénié à la faire sonner comme une timbale. En effet, tout un chacun pouvait, en l’absence de commentaires de sa part et malgré son sujet, recevoir Le Camp des Saints pour ce qu’il était de facto : un bon roman, de nature dystopique, avec des personnages attachants et crédibles, une intrigue bien conçue et entretenue durant presque quatre-cent pages grâce à une écriture nerveuse, presque fiévreuse. De fait, sans les multiples déclarations de son auteur à sa sortie puis des décennies durant, y voir une sorte d’Apocalypse selon Saint-Jean (Raspail) ou une sorte d’essai politique ne s’imposait pas spécialement. Ce qu’a très bien analysé l’écrivain et journaliste Étienne de Montety, lors de la réédition du Camp des Saints en 2011, quand il lui a reproché d’avoir lui-même trahi son œuvre en l’« agrémentant » de « Big Other », une préface politique. Selon Montety, « un grand roman est susceptible de toutes les interprétations ». Or, « cette préface, maladroite et inutile », qui « reprend (et donc fixe) l’idée que c’est un roman politique, à thèse », en a par conséquent fait ce que les adversaires de Raspail voulaient qu’il soit : « un pamphlet ». Et une casserole.

Une croix à porter. – En définitive, ce que fut Le Camp des Saints pour Raspail, c’est une croix. Depuis son adolescence rebelle, Jean Raspail rêvait de devenir un romancier reconnu, capable d’écrire Le Capitaine fracasse (Théophile Gauthier, 1863), l’un de ses livres de chevet. Néanmoins, malgré une œuvre fournie, composée de romans tels que le crépusculaire Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée (Robert Laffont, 1993), Septentrion(Robert Laffont, 1979) ou Les yeux d’Irène (1984), Jean Raspail, pour beaucoup, quand il n’est pas seulement l’auteur de droite (voire d’extrême droite) du Camp des Saints, Raspail est au mieux un explorateur obsédé par les peuplades sur le point de péricliter et spécialisé dans la chronique de leur disparition. Ou, encore, un nom qu’on associe à celui de la Patagonie parce qu’à la suite de la parution du Jeu du Roi (Robert Laffont, 1976) dans lequel il imagine un successeur à Orélie-Antoine de Tounens, éphémère monarque du Royaume d’Aracaunie et de Patagonie, il s’était autoproclamé consul de ce dernier. Dommage.

Dommage car à lire chacun de ses autres romans, du Vent des pins – rebaptisé en Bienvenue Honorables Visiteurs et récemment réédité (7 Cavaliers, 2024) – aux Royaumes de Borée (Albin Michel, 2003) en passant par L’anneau du pêcheur(Albin Michel, 1995), il est une évidence : Jean Raspail était un grand romancier. ■

André Pierre.

► Philippe Hemsen, Jean Raspail. Aventurier de l’ailleurs, Albin Michel, avril 2025