Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

L’âme sans repos

Il est ardu de trouver un défaut au dernier ouvrage du Suisse Antoine Wauters. Entre pérégrination poétique et réflexion philosophique, Haute-Folie (Gallimard) est un travail d’orfèvre.

Merveille que le dernier roman d’Antoine Wauters. Le jeune écrivain suisse avait déjà enchanté aussi bien le grand public que les esprits les plus érudits avec son touchant Mahmoud sorti des eaux ou Le plus court chemin, parus tous deux aux éditions Verdier. Comment trouver les mots justes en découvrant, ébahis (le mot n’est pas exagéré), Haute-Folie, le dernier né publié chez Gallimard ? Des pages entières ne suffiraient pas à conter l’histoire bouleversante du « héros » Joseph. Cet étrange ami (à petite dose) des autres humains est né un jour où la foudre a frappé un arbre. Feu intense. Incendie. Brasier. La ferme de ses parents, Gaspard et Blanche, disparaît en fumée. À la suite d’une mauvaise rencontre, le père perd définitivement tout espoir de reconstruire une vie convenable pour sa famille. Le couple décède tragiquement.

Difficulté de vivre. – Joseph subira toute sa vie ce déchirement viscéral, né d’une difficulté de plus en plus accrue à vivre avec autrui. Trouver son moi, son identité d’homme, sa place dans une société rurale elle-même contractée…Rien n’y fait. Sans être un supplice, vivre est une tâche éreintante pour un homme qui ne maîtrise ni les codes de la plupart de ses condisciples ni l’envie de se travestir pour eux. Même à son premier amour, Joseph confie dans une lettre : « On m’a jeté un sort, Fermine. Plus les jours passent, plus j’ai l’impression d’être hanté. » Incapable de se « poser », le protagoniste se lance dans un involontaire parcours initiatique, en marchant sans cesse. Il n’est, à ce titre, pas sans rappeler certains héros d’Hermann Hesse, comme le vagabond Knulp. « Il a besoin de marcher, partir, voir du pays. Il ne peut pas dire où ni expliquer pourquoi », écrit Antoine Wauters.

Se retirer du monde. – Le lecteur aurait tort d’imaginer, après pareille description, un goujat ou un égoïste. Rien de tout cela dans le Joseph de l’écrivain. Il est vrai que le monde des hommes n’est pas habitué à ces personnalités si sensibles, au point qu’elles doivent se retirer de toute société. Le choix est vital pour le héros : « La même nuit, sans une explication, il prend la fuite […] Il ne remettra plus jamais les pieds dans le monde des hommes.  » Reclus dans une grotte, Joseph entame un tête à tête existentiel avec lui-même. La terre, son odeur, ses animaux semblent suffire à sa tranquillité d’esprit, à défaut de pouvoir le rendre vraiment heureux.

La rencontre qui change une vie. – Coup de théâtre néanmoins aux deux tiers du livre. Une rencontre, avec un enfant. Pas n’importe lequel, comme le découvrira le public. Petit homme à l’âme encore verte et adulte au cœur vieilli précocement se comprennent, s’apprécient : « Avec lui, je n’ai plus mal, pense le petit. Le soleil ne brûle plus ma peau, mon maître ne me fait plus peur et la vie me semble belle. » De son côté, Joseph «  sort son vieux couteau, ramasse une belle branche de sureau et sculpte pour Gaspard une flûte mignonne, un mince pipeau. Il le lui offrira à sa prochaine visite ». L’embellie est cependant de courte durée. Par ses conditions de vie drastiques, Joseph a brûlé la chandelle par les deux bouts. La maladie rôde et même l’insistance de son nouvel ami à le convaincre de se soigner n’y change rien. Il pourra cependant dire : j’ai vécu, puisque quelqu’un a tant compté pour moi et que j’ai compté pour lui. ■

Indiana Sullivan.

► Antoine Wauters, Haute-Folie, Gallimard, août 2025.