Javier Milei. Son parti s’est imposé aux législatives face à une gauche péroniste discréditée.

S’adapter pour vaincre

Deux livres récents au confluent de l’éternel du combattant et de l’adaptation nécessaire, quand les armées françaises sont amenées à se réinventer pour affronter les temps nouveaux et obtenir la victoire.

Ces deux ouvrages de qualité ont en commun de montrer les armées françaises au défi d’une révolution des affaires militaires, et leur capacité à apprendre de l’ennemi comme des alliés.

Turenne, par Arnaud Blin. – L’historien Arnaud Blin nous propose une vie d’un Turenne novateur, un pied dans une époque qui disparaissait, et l’autre dans un nouveau monde. La Tour d’Auvergne par son père, Nassau par sa mère, Turenne naît dans le monde des grands féodaux, allié aux princes de l’Europe protestante, nos alliés pendant l’essentiel de la période. Son statut de prince étranger le placera juste au-dessous des princes du sang. C’est dire que ses débuts, très jeune, dans la carrière des armes furent suivis de près, même s’il lui fallut un certain temps, et un détour par la Hollande au service de ses cousins Nassau, pour percer. Émule des plus grands capitaines, protégé de Richelieu et de Mazarin, il servit Louis XIII et Louis XIV, mais dut aussi éviter de pâtir des intrigues de son frère, le duc de Bouillon.

La longue carrière de Turenne, largement consacrée à la lutte contre la Maison de Habsbourg, commence dans une époque où les grands tiennent encore des portions de territoire (au début de sa vie, la maison de Bouillon, sa famille, possède Sedan), où la dimension religieuse des guerres reste forte, et s’achève dans une armée nationale, dont le roi est le chef effectif et où le cabinet dirige une stratégie axée sur la Raison d’État. La génération de Turenne et du Grand Condé, un peu plus tard de Vauban, adapta les armées du Roi à la révolution militaire engagée par les puissances protestantes de l’Europe du Nord. L’arquebuse lourde et peu maniable est remplacée par le fusil, qui permet à la fois mobilité et puissance de feu, et auquel Vauban adaptera la baïonnette à douille qui supplante la pique. Turenne sera un maître de la stratégie indirecte, de la manœuvre, alors que Vauban sera celui des sièges et des fortifications.

Cultivant avec Louis XIII, puis avec Louis XIV une relation personnelle toute féodale que son adhésion initiale à la Fronde n’abolit pas, Turenne jouera aussi un rôle diplomatique utilisant ses liaisons avec les princes d’Europe. Malgré sa conversion au catholicisme, il perdra de son influence à la fin de sa vie, au profit des Le Tellier-Louvois, et surtout d’une mise en scène de la guerre centrée sur la personne royale.

Son accession au commandement en chef effectif correspondit, au prix d’une fiscalité fortement impopulaire, à une remise en ordre et à une croissance quantitative d’armées jusqu’ici peu capables d’affronter leurs tâches nouvelles.

La théorie du combattant, par Michel Goya. – Le colonel Goya, bien connu des lecteurs de Royaliste, remonte le cours de notre histoire militaire jusqu’aux Lumières. Partant de l’expérience tragique de l’embuscade d’Uzbin, il décortique ce qui fait la singularité de l’expérience guerrière, celle des armées françaises mais aussi celle de l’actuel conflit ukrainien. Un travail centré sur l’Armée de terre, et sur le combattant, facteur ultime de la victoire ou de la défaite. Michel Goya revient sur les deux phases des opérations en Ukraine, la phase mobile et la phase immobile.. Il note que les tactiques ukrainiennes, dans la première phase réactualisent efficacement les théories du commandant Brossolet, dans les années 1970, dans son Essai sur la non-bataille. À relever aussi que c’est la réserve qui a largement fourni à l’Ukraine les moyens de sa résistance. L’armée ukrainienne a ainsi la particularité d’être plus âgée et plus qualifiée que son adversaire, ce qui lui procure une stabilité appréciable. Michel Goya présente les modalités du premier redressement ukrainien, et le passage à la « phase immobile », le rôle de plus en plus diversifié des drones.

L’auteur conclut qu’à l’époque des « royaumes combattants », il importe de se garder par la dissuasion de la menace la plus radicale, l’attaque nucléaire. À l’autre bout du spectre, faire face à la confrontation-contestation de la Russie, mais pas seulement d’elle. Entre les deux, reste la guerre conventionnelle, intervention inopinée en Afrique ou conflit de haute intensité. Si nous avions maintenu le taux de 2,9¨% de 1989, nous aurions à la fois la masse et la qualité technique, nous serions leader en Europe. À moins de 3% du PIB, il est impossible de maintenir un modèle complet. Si le PIB ne croît pas, il faudra aller au-delà des 3%.

Les engagements militaires importants se dérouleront loin de nos frontières, nous sommes devenus une île stratégique. La protection de la Métropole mobilise environ 20%,des moyens, et un bouclier antimissiles, longtemps refusé, serait indispensable. À l’extérieur, nous devons être capables de frapper massivement à 500 kilomètres de la ligne de contact, retrouver une puissante force de combat rapproché. Les petites victoires dont nous sommes aujourd’hui capables ne produiraient pas d’effet stratégique. La crise militaire est d’abord une crise du matériel, il faudra reconstituer équipements, matériels, soutien avant de créer de nouvelles unités. Les appelés pourraient y contribuer, s’ils sont déployables en Europe. De même l’emploi massif de réservistes, comme aux États-Unis. Enfin, une priorité est la réforme du groupe de combat dont l’efficacité peut être multipliée par un groupe de combat lourd de 13 hommes, organisé en équipes très autonomes de 4. L’âge moyen devrait être augmenté et l’expérience valorisée. La France en est encore à la première étape du stress : découverte de la menace et illusion qu’un peu d’innovation permettra d’y parer. Nous regardons le monde s’agiter, nous dit Michel Goya.

Une leçon commune. – Ces deux beaux livres nous parlent d’une révolution dans la conduite de la guerre, qui met au défi des armées françaises largement inadaptées aux tâches nouvelles. Des méthodes et une organisation de combat à moderniser, des moyens à remettre à niveau si nous voulons compter et non être un appoint. Reste la question des chefs. Avons-nous des chefs capables de mener nos armées et celles des alliés à la victoire si une guerre de haute intensité nous était imposée ? En 1939, ceux qui avaient été désignés se sont révélés dépassés, il fallut deux ans de combats pour faire émerger des Leclerc. Turenne ne révéla son génie que progressivement. Aurons-nous ce temps ? ■

Eric Cézembre.

► Arnaud Blin, Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV, Taillandier-ministère des armées, août 2025

► Michel Goya, Théorie du combattant, Perrin, octobre 2025.